L’Homme sans qualités

Publié le par Bernard Bel

Un peu de people pour changer…

Fabrice Luchini face à Mireille Dumas :

Cette séquence m’amuse et m’intéresse à la fois. On y voit le comédien révoquer avec un talent inimitable le conformisme imbécile d’une interlocutrice qui tente de le piéger dans ces stéréotypes de comportement dont se délectent les lecteurs de Psychologie magazine : le séducteur célibataire, nécessairement immature et victime d’une mère dominatrice/incestueuse… Luchini est parfait dans un rôle qu’il peut endosser pour communiquer des idées trop dérangeantes pour un public qui l’interprète au premier degré.

Car ce procès est en réalité celui de L’Homme sans qualités** décrit par Musil. Dans leur remarquable essai Éloge du conflit**, Bensayag et del Rey écrivent (p. 34) :
Ce que refoule au fond notre contemporain — en refoulant du même coup la source de tous ses conflits intérieurs —, c’est le fait d’être situé, nécessairement.
Pour cet homme sans qualités, la vie au quotidien ne peut être en conséquence qu’une succession de rôles à jouer. Nous sommes employés ou ouvriers, nous sommes pères ou mères, amis, voisins ou voyageurs… Et, dans chacun de ces rôles, un comportement de plus en plus strict et normé est exigé. On objectera sans doute que, dans toute société, ses membres occupent des rôles plus ou moins variés ; mais la particularité de notre société réside dans le fait que chacun doit prétendre et se comporter comme ce « sac à qualités » égal (en puissance) à tout autre que lui. Un rôle peut ainsi, dans l’idéologie dominante, être occupé par tout le monde. Et même s’il est vrai que toute société fonctionne sur un principe de formatage de ses membres, celui-ci n’a pas toujours nié la multiplicité, l’enracinement des hommes dans la vie.
Il ne s’agit pas de regretter l’ordre social qui fixait les rôles de façon sclérosée, mais de comprendre que cet homme abstrait de la modernité, loin d’en avoir terminé avec ses conflits intérieurs, les refoule. L’homme sans qualités n’est pas un homme sans conflits, c’est un homme qui vit ses propres conflits comme quelque chose d’anormal, et se vit lui-même très profondément comme un être non viable. On peut du reste l’articuler à un modèle déjà vieux de plusieurs siècles, assimilant l’humanité à la transparence de la conscience, à la force de la volonté, modèle dans lequel toute l’opacité constituée par les désirs, pulsions et autres débordements passionnels n’était que ce multiple à discipliner et à maîtriser. Homme de la transparence à soi des désirs et des volontés, l’homme sans qualités a radicalisé ce modèle.
(*) Robert Musil. L’Homme sans qualités. Paris : Seuil, 1957
(**) Michel Bensayag & Angélique del Rey. Éloge du conflit. Paris : La Découverte, 2007.

Publié dans PRISES DE TETE

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