Music hardware

Publié le par Bernard Bel

— Are you a student of music?
— Well, no… I ‘m interested in… er… doing… music software.
— How great! I’m in music hardware.
— ?
— I work as a teacher and performing artist.

Je n’ai pas tout de suite compris qui était l’homme de 82 ans que m’a présenté Alan Renfrew. Pianiste, il donne encore des concerts et me paraît en pleine forme, comme (je le présume) les Écossais de pure souche. Les mots me manquent pour commenter ou congratuler, encore sonné par un voyage qui m’a amené de Graz à Edinburgh avec une courte escale à Marseille.

Tout est allé trop vite. Dès que j’ai sonné à la porte du Bed & Breakfast au 10 Randolph Crescent (ne pas se tromper, le 11 est le Consulat de France) Alan m’a ouvert, “Hi Bernard!”, entraîné au basement avec une avalanche d’explications, dans un état de fébrilité justifié par une situation précaire à laquelle je n’ai rien compris, puis ramené à l’étage pour que je profite du WiFi de ses voisins et confié au vieil homme pour un socialising à l’issue incertaine.

— He’s a great pianist, you know? The chairman of the Edinburgh Chopin Circle, and he used to direct the music department at the University.

C’est donc de manière un peu précipitée que j’ai fait la connaissance de Colin Kingsley.

Plus tard, Alan est guère plus disponible pour un dialogue.

— What is your software for music? Il pose cette question en s’extasiant sur mon nouveau MacBook : I’d like to get one!
An environment for music composition.

Je n’ai pas trop envie de lui faire la conférence que, justement, je devrais être en train de préparer pour demain. Mais Alan crée lui-même la diversion :

— Music composition isn’t my favourite topic these days.
— …
— Last month my wife dumped me after 13 years of married life. She ran away with a composer.

Ils tenaient ensemble une galerie d’art et il va lui falloir tourner la page. Il a donc repris son activité qui a rapport avec la restauration de maisons. À 41 ans, il est plutôt séduisant et envisagerait sans doute un second mariage, cette fois avec une personne quite opposite « qui ait l’instinct maternel » car son ex-femme ne voulait pas d’enfant.

Je n’ai pas le temps de lui faire un topo sur les risques et bénéfices de la polygamie.

— What’s your plan for dinner tonight?

Rien ? Il me propose de préparer quelque chose du genre soupe de poisson. Puis il revient me dire que c’est impossible car il doit assister à une réunion. Il propose de m’accompagner à un très bon restaurant du quartier où il viendra me reprendre une heure plus tard car c’est un peu compliqué avec l’indispensable alarme électronique :

— They might steal your computer.

Il me laisse donc au Petit Paris (17 Queensferry Street) en me suggérant de le rejoindre au Club si je termine avant son retour. C’est une surprise fort agréable après trois jours de junk food en Autriche et dans les aéroports. Sans regret pour la soupe de poisson de Randolph Crescent, je m’offre au dessert une eau de vie de poire Williams d’une saveur inoubliable.

Mais Alan ne donne pas signe de vie. Je fais traîner un peu puis je paie l’addition et descends l’attendre à la porte. Il pleut des cordes. La Grande Bretagne, j’avais oublié ! L’averse finit par se calmer et je marche jusqu’au Scottish Arts Club (24 Rutland Square). Alan est au fumoir en conversation avec un homme élégant, la soixantaine passée, self-controlled alcoholic qui me sert, entre deux rasades de rouge, un blabla historique destiné à prouver que l’Écosse a toujours été proche de la France, au point de fabriquer des canons pour les révolutionnaires, et que si elle est tombée sous le joug de l’Angleterre c’était uniquement pour des raisons économiques. À vrai dire, je n’en ai pas grand chose à cirer. Si le sujet m’intéressait à ce point je préfèrerais consulter Wikipedia. Je crois que le vieil homme est parti vexé en voyant que ses plaisanteries ne me faisaient pas rire :

— Maybe I should speak slower?
— Well… (Non, mon gars, plus tu parles vite plus ton histoire sera courte !)

Il est aussitôt remplacé par un prof de physique américain à la retraite, encore plus imbibé, accompagné de deux femmes, l’une de son âge (plus de 80, me dit Alan) et l’autre de la quarantaine que la première me présente comme sa « petite amie russe » dans un français que j’ai du mal à suivre. La conversation flotte sur un nuage d’alcool encore plus épais. On passe du modèle social suédois « qui n’est pas ce qu’on croit, you know » au code Napoléon, puis Napoléon qui était un type tout à fait correct pour nous les Écossais. « Surtout que sa mère était de ma famille, d’ailleurs sa sœur était très belle et me ressemblait, et encore, si vous voyiez ma fille… » dit la dame qui a troqué le français pour un anglais sophistiqué mais riche en sonorités locales. Alan m’apprendra qu’elle appartient à l’aristocratie écossaise. Si ça continue, je vais croiser la Reine d’Angleterre en allant aux toilettes…

Le prof de physique veut lancer la conversation sur les Asiatiques « impossibles à comprendre vu qu’ils communiquent par idéogrammes ». Je lui apprends que ce n’est pas le cas des indo-européens, et nous voilà partis sur quelques banalités au sujet des langues et philosophies de l’Inde.

Cette longue soirée est pleine de charme et d’exotisme. Alan m’apprend qu’on n’a plus le droit de fumer au fumoir mais que le Club ne tient pas à se débarasser des magnifiques cendriers devenus des pièces de musée.

J’aurais aimé écouter Colin Kingsley au piano. Le lendemain je découvre son site web sur Google et le CD qu’il vend au profit de la recherche sur le cancer. (Sa femme en est morte récemment.) Alan me dit que je pourrais lui acheter directement un CD car il vient souvent dans le quartier. Il me décider à l’appeler.

Je suis maladroit au téléphone. Les Anglais passent la moitié de leur temps à dire des politesses et l’autre moitié à s’excuser. J’ai préparé quelques mots pour lui dire à quel point je regrette de n’avoir rien su dire hier, puis j’improvise… euh, je pense que j’ai été très impoli, alors que… je ne savais pas qu’il était quelqu’un de célèbre.

N’importe quel interlocuteur sain d’esprit m’aurait fait remarquer qu’il n’y a pas lieu d’être poli uniquement avec les gens célèbres. Mais Colin Kingsley n’est pas un donneur de leçons. Au moment de contempler ma nouvelle bévue je réalise l’extraordinaire générosité de cet homme. Il écarte mes excuses pour me dire qu’il vient souvent en France et qu’il aimerait entrer en contact avec un organisateur de festival à Châteauroux. « Vous tombez bien, je viens justement d’organiser un événement dans cette ville [les EGN] et j’y ai de bons contacts. » Il est enthousiaste et me propose de passer le lendemain matin entre deux cours de piano.

Cette fois, je suis tout à fait détendu en sa présence. Il me demande si ma conférence s’est bien passée. J’en profite pour lui parler d’une découverte que j’ai faite à partir des retours très positifs de musicologues lors de ma démonstration (à Graz et à Edinburgh) des ultimes développements du Bol Processor sous l’influence de Harm Visser. Alan Smail a dit en conclusion :

— We thought Honing had the last word on the topic in his “Issues in the Representation of Time and Structure in Music” (1992). But now we see it has been implemented!
— Yes, it just works…

Ce qui marche, c’est que les soi-disant « règles d’interprétation » peuvent découler naturellement de la structure compositionnelle, au lieu d’être arbitrairement greffées sur l’œuvre musicale. On supprime ainsi toute déformation aléatoire et la pièce peut bénéficier d’une grande « fluidité temporelle » sans perdre sa consistance, de la première à la dernière note. Par exemple, dans « Waves » (Harm Visser, 1999) où aucun indicateur de tempo n’a été utilisé :


(Voir aussi mon diaporama sur BP2)

Je cite Alfred Brendel à l’appui de ma théorie :

“If I belong to a tradition, it is a tradition that makes the masterpiece tell the performer what to do, and not the performer telling the piece what it should be like, or the composer what he ought to have composed.”

« Si je me réclame d’une tradition, c’est de celle qui affirme que c’est à l’œuvre d’indiquer à l’interprète ce qu’il doit faire, et non à l’interprète de dicter ce que devrait être l’œuvre, ni de dire au compositeur comment il aurait dû la composer. »

Au fond, le problème est exactement le même pour la musique électronique. C’est pourquoi la notation occidentale classique est inappropriée pour la musique électronique, même occidentale : elle fige une image de l’œuvre basée sur une représentation simplifiée, « mécanisée » de sa structure temporelle. De sorte que seul un interprète humain peut reconstituer ce que la notation a effacé.

Colin Kingsley est aux anges. Un Français qui cite Brendel ne peut pas être complètement stupide.

Publié dans MUSIQUE

Commenter cet article