Angkor

Publié le 4 Avril 2004

Hier je suis parti visiter quatre des 530 temples du site d’Angkor en compagnie de Denis. Nous sommes allés très tôt à Baphuon, grand temple krishnaïte en rénovation après son démontage pierre par pierre, il y a trente ans. Le plan de montage a été perdu pendant la guerre civile. C’est un chantier monumental de l’Ecole Française d’Extrême-Orient qui devrait avoir achevé la majeure partie du remontage dans les quatre années à venir. Le chef de chantier nous y a reçus avec un petit groupe venu travailler pour une ONG. Nous avons donc eu droit à une visite détaillée assortie de nombreuses explications. Denis m’a emmené ensuite à Ta Prohm « L’ancêtre Brahma », le seul temple qui ait été laissé à l’état de nature, où l’on peut se rendre compte ce qu’a pu être l’emprise de la végétation sur les pierres. Puis Ta Keo, « La tour de cristal », de culte shivaïte, un temple-montagne qu’il faut escalader. C’est une chance de les visiter en saison chaude car il n’y a pas de touristes ! Tant pis pour les suées et le soleil de plomb… Nous avons visité aussi Prasat Kravan, un autre temple brahmanique un peu plus ancien (10e siècle) mais construit en briques. Enfin nous avons passé quelque temps à contempler un immense bas-relief dans l’entrée du monumental Angkor Vat, qui demanderait bien un ou deux jours supplémentaires pour la visite.

Les pierres parlent à travers l’érudition de Denis. Elles racontent des siècles de grandeur impériale, une formidable machine religieuse et économique (par la maîtrise de l’irrigation) qui a permis au royaume khmère de dominer la région pendant des siècles. Mais cette science de l’irrigation a été perdue. Le dollar a remplacé l’eau, le peuple est à genoux.

Un orage éclate : « La pluie des mangues ». Les voisins font hurler la musique une grande partie de la nuit, car la fête du Nouvel An est proche pour ce peuple sans lendemain. Ici, la terre est encore imprégnée du sang versé sous la terreur de Pol Pot, un démon aussi réel que ceux que l’on raconte et tente d’exorciser sur les bas-reliefs. L’eau ruisselle sur la route ocre, comme une menace, car tous croient au retour possible des démons.

Pour effacer cette horreur, le peuple khmère a oublié le temps. « Demain » ne veut rien dire. La peur aussi a été abolie. Je glisse doucement dans cette indifférence aux côtés de mon guide extralucide et malvoyant. Je grimpe et dévale à ses côtés des pentes vertigineuses, sur les flancs des temples, sans aucune appréhension. Lui, penché vers le vide avec son grand sourire et sa tronche d’Indiana Jones : « Ça va ? »

Nous caressons ensemble les seins de pierre des apsara, ces milliers de vierges célestes qui donnent vie aux temples brahmaniques. Un geste rituel, bien que furtif, de retour à la vie, sous les regards de jeunes filles qui pouffent de rire. Denis ne manque pas de lancer quelques vannes en khmère, provoquant l’hilarité générale.

La lune est pleine, entourée d’un halo de brume et de lumière sanglante. Le moto-dup zigzague à pleine vitesse sur la route couverte de graviers, de boue, et parsemée de nids de poules que le conducteur ne sait pas anticiper. Je retrouve la saveur du danger imminent — la réalité de ce peuple — par une évocation du trafic en Inde, lorsqu’il double en quatrième position tandis qu’un camion arrive en face. La vie est un instant aussi fugace qu’une caresse. Il y a autant de moments fragiles de bonheur, autant de vies, autant de bien-aimées que de statues alignées sur les bas-reliefs, chacune tenant une fleur de lotus à la hauteur de son pubis. Elles semblent nous inviter à entrer dans la jouissance sans se soucier du lendemain.

Rédigé par Bernard Bel

Publié dans #VOYAGES

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