Pescatore

Publié le par Bernard Bel

Antonio nous avait pêchés sur un parking à la tombée de la nuit, à 100 kilomètres de Brindisi.
— E pericoloso !
Pendant le long de trajet sur une autoroute défoncée, il fut très attentif de ne pas dépasser la centaine de mots que nous comprenions en italien. Nous sommes tombés d’accord qu’il n’est pas prudent de faire du stop la nuit, en Italie, pour un minet de 20 ans censé protéger une jeunette de 17 ans. D’ailleurs, depuis notre départ de Genova nous avions eu toutes sortes d’ennuis. Mais, voyez-vous, caro Antonio, ce n’était que le premier jour de notre voyage. Demain nous prendrons le bateau pour Igoumenitsa ; puis nous traverserons la Grèce, la Turquie, l’Iran et d’autres pays plus à l’Est. Les camionneurs italiens ne seront plus que de joyeux lurons dans nos mémoires.

Pour nous protéger, Antonio nous avait fait monter dans un œuf dont il occupait à lui seul presque toute la place. Je repense à lui en voyant Enzo (Jean Reno) piloter son Isetta dans Le Grand Bleu (Si la mamma me voit manger la pasta al ristorante, je suis mort.). Il nous a bercés de son éloquence en s’expliquant par de grands gestes. D’abord pour nous rappeler que les camionneurs sont de dangereux aventuriers, sans respect pour les femmes, qui n’hésiteraient pas à nous dévaliser et égorger. Puis il s’est mis à égrener un chapelet de louanges à la beauté de ma Princesse. Je la voyais sourire à chaque phrase, de ce sourire qui me faisait déjà rêver d’un monde lumineux. Il nous réchauffait le cœur, j’aurais voulu que ce voyage soit encore plus long, malgré la fatigue.

Depuis, chez nous, tous les Italiens s’appellent Antonio. Mais il n’était pas un simple pêcheur : il a donné un nouveau prénom à ma compagne — « un vrai nom de femme » — qu’elle a gardé précieusement.

Un abri pour dormir ? Il nous a offert son bateau, me confiant un bâton pour monter la garde si des voleurs se présentaient. Ce fut la troisième nuit de notre voyage. Il y en aura beaucoup d’autres.

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