Serpolet

Publié le 21 Mai 2006

— Regarde !
Derrière la baie vitrée de la gare TGV, un immense terrain vague.
— Du serpolet !
— Comment, toi tu reconnais le serpolet ?
(Je suis nul en botanique.)
— Pardi, il n’y a que ça qui pousse au Ladakh !
Ou plutôt sur les bords de la route qui serpente entre Manali et Leh, une fois franchi le col de Rohtang. On pénètre dans une zone aussi aride que le Sahara, à plus de 4000 mètres d’altitude, au-delà de la barrière rocheuse sur laquelle s’écrasent les nuages de la mousson indienne. On passe donc brusquement (en juillet) d’une zone de pluies diluviennes — il faut parfois attendre trois jours qu’un morceau de route ou un pont dévastés par les flots aient été réparés avec des bouts de ficelle — à un décor lunaire, si ce n’était le ciel bleu.

La nuit, au Ladakh, on a l’impression d’être le passager d’un vaisseau spatial lancé à pleine vitesse dans un champ de météorites. La mère de mon ami Tsering reste assise sur la terrasse jusqu’à une heure tardive, été comme hiver, pour se raconter des histoires d’étoiles. Elle appartient à une ethnie tibétaine de chasseurs-éleveurs qui dormaient toujours en dehors de leurs tentes, le nez dans le ciel et les pieds rassemblés au centre pour se réchauffer mutuellement.

Je suis allé plusieurs fois au Ladakh. La première en avion, faufilé entre des packs de touristes en mal d’exotisme. L’aéroport de Leh est dans une vallée étroite et les avions en négocient la piste cabossée au sortir d’un virage. L’atterrissage est tellement risqué que les pilotes engagés sur cette ligne sont (paraît-il) d’anciens pilotes de chasse. Au moindre coup de vent l’avion doit faire demi-tour sur New Delhi. Une année j’ai attendu A. cinq jours de suite à l’aéroport, la météo étant mauvaise, et la nuit suivante elle est arrivée par la route, ou ce qu’il en restait. Elle avait mis 3 jours au lieu des 24 heures entre Manali et Leh.

Les touristes prennent cette route à bord d’autocars « deluxe » aux fenêtres fumées, affrêtés par des compagnies privées dont certains chauffeurs n’ont même pas le permis de conduire. Pour le quart du prix, on peut prendre un car de compagnie régulière, tape-cul aux sièges de bois, mais soigneusement entretenu et conduit par des chauffeurs retraités de l’armée qui connaissent la route par cœur. Le jeu consiste à faire la course avec les camions de marchandises, dont seuls les plus rapides restent en piste, les convois militaires qui de temps en temps s’arrêtent pour siphonner un peu de gasole et le revendre aux cars privés, les chauffeurs de minibus qui conduisent à tombeau ouvert, et les nouveaux riches en 4x4 qui se croient encore sur le périphérique de Chandigarh. C’est un voyage terrifiant, sur une route sans parapet, accrochée le plus souvent à une falaise avec 1000 mètres de chute libre en contrebas. Mais, contrairement à ce qu’on pourrait redouter, les accidents sont rares car les chauffeurs sont habiles et jamais agressifs.

Tout le long de la route, des groupes d’hommes et de femmes qui luttent contre l’érosion en réparant pierre par pierre chaque éboulement. Ce sont pour la plupart des ouvriers saisonniers en provenance de régions pauvres de l’Inde (j’en ai vu du Bihar) qui nous dévisagent avec des regards hallucinés.

La première fois que j’ai pris cette route j’ai fait le serment de ne jamais plus avoir le vertige si j’arrivais vivant à Leh. Vrai, je n’ai plus le vertige, ou plutôt je peux le contrôler maintenant.

Une nuit, alors que nous étions à nous cramponner sur le toit de la cabine d’un camion lancé à vive allure, un pont s’est fracassé sous nos roues. Le camion est resté ventre à terre sur ce qui restait de planches, les roues dans le vide au dessus d’un torrent qui n’invitait pas à la baignade. Un chauffeur est sorti goguenard pour nous annoncer qu’à son avis il vaudrait mieux passer la nuit sur place. Ils ont treuillé le camion pour l’extraire de son piège et le garer sur un flanc de montagne à l’entrée du pont. Nous avons sorti des couvertures de survie pour résister au vent glacial. Les chauffeurs avaient réparti, tant bien que mal, ce qui restait de planches en bon état sur le pont, mais sans les attacher car ils n’avaient aucun outillage. Dans la nuit, plusieurs camions ont franchi l’obstacle en mettant plein gaz dès qu’ils apercevaient les trous béants, chaque fois dans un fracas de planches cassées. Le matin, un camion militaire a tenté de réitérer la manœuvre mais il s’est retrouve bloqué comme nous la veille. Il a fallu plusieurs heures pour l’extraire puis arranger encore les débris. Ensuite, un car « deluxe » rempli de touristes endormis a contourné notre camion pour ouvrir le chemin. J’ai vu — et filmé, car je n’en croyais pas mes yeux — une des deux roues du train double, à l’arrière, dans le vide au dessus du gouffre, tandis que le chauffeur veillait à plaquer son véhicule aussi près que possible de notre camion. Puis nos chauffeurs ont repris le volant, mais nous les avons rejoints à pied après le pont.

Il y avait du serpolet au bord de la route.

Le Ladakh. Un morceau d’une autre planète où je débarque avec la tête prête à exploser à cause du changement d’altitude. J’ai pris l’habitude de rester prostré pendant trois jours jusqu’à ce que la pression disparaisse. Mais j’en reviens dopé comme un champion olympique, ivre de solitude, le regard à l’infini.

Il y avait aussi du serpolet dans une vallée proche de Leh où j’étais partir visiter un monastère. (Dans cette région, la majorité de la population est culturellement et religieusement apparentée au Tibet.) Je n’avais pas réussi à me faire ouvrir la porte de la salle d’armes. On ne la montre pas aux étrangers car il n’est pas de bon ton de rappeler que ces monastères étaient en premier lieu des casernes — ni que le frère du Dalaï Lama a fricoté pendant des décennies avec la CIA. Passons : l’histoire du Tibet au 20e siècle n’a pas grand chose à voir avec ce que racontent les réfugiés du clergé et de l’aristocratie de cet ancien royaume féodal.

En sortant du monastère j’ai aperçu une grande maison où l’on servait du thé. Les fenêtres donnaient sur un magnifique paysage qui aurait pu évoquer une estampe chinoise si la comparaison était politiquement correcte : des petits canaux d’irrigation qui serpentent entre les champs d’orge et quelques pâturages. La moindre goutte est épargnée pour maintenir un minimum de production agricole. Le lait, le beurre, sont vendus aux hôtels de luxe tandis que leurs producteurs peuvent acheter à bas prix du lait en poudre et du beurre industriel subventionnés par l’État indien. Ils ont aussi pris l’habitude d’acheter du riz, du sucre raffiné, des alcools de mauvaise qualité, tous ces bienfaits de la civilisation dont ils étaient privés jusqu’à une époque récente, ainsi que les miraculeuses inventions de l’industrie pharmaceutique qui les aident à soigner les conséquences de leurs « conditions de vie améliorées ».

Mais laissons là toute amertume sur la situation planétaire. Ce paysage me plaît et je demande aux hôtes s’ils ont une chambre à me louer pour une quinzaine de jours. Ils m’en donnent une et je reviens m’y installer le lendemain avec un petit réchaud à kérosène et un sac de tsampa (orge grillée) préparée par mes amis tibétains. Mes hôtes ont pris le temps d’installer l’éclairage électrique mais je dévisse l’ampoule car il n’y a pas d’interrupteur : l’électricité est fournie gratuitement chaque nuit et il est coutumier de laisser tout allumé, ampoules, téléviseurs, radio, pour chasser les esprits et dissuader les voleurs. Ils ont des difficultés à admettre que je me contenterai d’un bol de tsampa matin et soir, et de la tasse de thé qu’une jeune femme souriante m’apporte en fin d’après-midi. C’est d’ailleurs la seule femme que je verrai pendant ce séjour « monastique », et encore elle ne comprend rien à mes bribes d’ourdou car elle n’a jamais été à l’école. Dans la vallée que j’arpente toute la journée, les fillettes qui gardent les troupeaux prennent la fuite en riant dès qu’elles aperçoivent un étranger. Qu’à cela ne tienne, je n’ai qu’envie de suivre les cours d’eau, renouant avec des jeux d’enfance, et de remonter la vallée dans l’espoir d’apercevoir au loin des troupeaux de yaks.

Un jour, le type qui tient l’auberge m’invite, dans une langue approximative, à l’accompagner chez ses parents qui habitent la plus haute maison de la vallée. Il m’explique qu’on peut y voir des yaks. Nous atteignons une maison de terre battue après quelques heures de marche et que les chiens du village aient failli me tailler en pièces. Les ladhakis me reçoivent comme un prince dans un salon décoré d’une photo de Vienne. Ils apportent du lait caillé, du thé au beurre et un monticule de tsampa dans lequel chacun plonge les doigts. Chaque famille est très fière de la tsampa qu’elle prépare à l’automne dans un moulin à eau communal. Nous buvons aussi du chang, une savoureuse bière de consistance laiteuse préparée avec le l’orge. Je réalise à quel point ces préparations ont un goût subtil quand on a passé des semaines à l’écart de toute saveur industrielle. Je goûte aussi la « saveur » de la présence humaine avec des gens qui n’ont que trois mots à échanger mais des étoiles plein les yeux.

Le jour de mon départ je leur ai demandé combien je leur devais pour la chambre, le thé, l’installation électrique… Ils ont écarquillé les yeux et j’ai soudain réalisé que je n’étais pas dans une auberge mais dans une maison privée. Ils n’avaient pas osé me le dire et, à quoi bon, puisqu’en franchissant le seuil j’étais devenu leur invité. Je leur ai quand même laissé une somme d’argent qui leur paraissait exorbitante bien que sans commune mesure avec les guesthouses de la ville proche.

Dans la même vallée, un soir, j’ai franchi la rivière et passé la nuit dans une ferme tenue par une famille musulmane avec laquelle je pouvais converser plus facilement. Il y avait six ou sept jeunes filles aux yeux brillants et aux visages d’une grande beauté. Ils m’ont dit à quel point les gens du monastère les méprisaient.

L’année suivante j’ai voulu présenter ma compagne à ces familles. La grande maison près du monastère était vide et l’on nous a fait comprendre que les habitants avaient migré vers la maison des hauts pâturages. Nous avons retrouvé la ferme des musulmans et passé une belle soirée en leur compagnie, avec quelques cadeaux apportés de la ville.

Il y a du serpolet autour de la gare TGV, et je repense à des amis dont je n’ai jamais su les noms.

Le train s’arrête dans un long gémissement. « Sans arrêt jusqu’à Paris… »

Rédigé par Bernard Bel

Publié dans #VOYAGES

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