La première lettre

Publié le par Bernard Bel

C’est la seule qui compte, qu’on a envie de relire tous les jours, à la recherche d’un sens caché, d’un aveu oublié. Les autres, de plus en plus longues, de plus en plus anodines, ont perdu leur mystère au profit de l’abondance. La dernière, peut-être, annonciatrice de rupture, retrouve avec la désillusion d’en finir un semblant de pouvoir.

Mais les premiers mots ! Les mots ? Ils commencent bien avant d’être prononcés, on les imagine sur les lèvres de l’amie, de l’amant, fraîcheur amplifiée par la dévotion, puis lentement sur le cœur, bonheur tamisé d’incertitude. Comme ils semblent forts, les premiers mots ! On les consomme tout de suite, comme un premier baiser, avec une avidité faussement instinctive. En fait, tout est écrit : la quantité, ce ni trop ni trop peu qui fait l’annonce idéale ; le sentiment amoureux immédiat ponctué par un soupir, un clignement de paupières, ou un silence qui les vaut ; la sensation trompeuse d’un bonheur qui s’inscrit dans l’infini… En même temps, on sait déjà. Tout le meilleur est pris. On repose la lettre, on l’éloigne même un peu sur la table de chevet. On savoure la couleur de l’enveloppe, le pli du papier, le tracé de l’écriture, encore chaude, faux miel. Par tout un rituel de sagesse et d’attente, on voudrait maîtriser le miracle qui vient à la fois de se produire et de nous échapper.

On lit avec satisfaction, au dos de l’enveloppe, le nom et l’adresse précis de l’expéditeur. Mais l’écrivain et l’écriture peuvent s’interroger, se répondre en abîme, rien ne se multipliera plus. On aimerait garder le secret de l’amour pur, et l’enfermer dans des formules. Mais devant sa petite table éclaboussée de faux espoirs, l’amoureux insatisfait ne sauve que les apparences, et lit de plus en plus de lettres avec de moins en moins de joie. C’est un bonheur amer : on lit pour oublier les premiers mots.

(À la manière de… Philippe Delerm, atelier d’écriture, 6 novembre)

Publié dans ECRITURE

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