Le couteau

Publié le 28 Octobre 2005

La nuit dernière j’ai rêvé que P. avait assassiné un homme en lui plantant des ciseaux dans le cœur. J’avais hâte d’écrire de ce que je ressentais sur le moment, mais au fil du temps l’histoire s’est retrouvée emprisonnée dans un cadre moraliste où la condamnation légitime de l’acte occulte sa signification. Je vais essayer d’écarter les mailles du filet.

Pour commencer, je n’accorde à mes rêves aucune valeur prémonitoire. L’expérience récurrente de coïncidences troublantes ne m’empêche pas de voir qu’entre ces points de croisement des événements (les « synchronicités ») ma vie est farcie de non-coïncidences et autres choses très ennuyeuses. Je me suis dit que si j’appelais P. aujourd’hui elle me parlerait certainement — comme par hasard — d’une grosse colère qu’elle a piquée hier soir, si ce n’est il y a deux jours…

D’ailleurs, c’est de cela qu’est partie ma réflexion. Elle m’a souvent parlé de scènes d’une grande violence, de coups échangés avec ses compagnons, de la brutalité de son père, de colères envers sa fille, et même d’un grand couteau (offert par un compagnon cuisinier) qui lui est tombé sur la tête en ouvrant le placard de la cuisine…

Pourquoi donc m’attarder, aujourd’hui, sur la pensée d’un geste qu’elle aurait pu commettre, si la violence physique n’a jamais eu sa place dans notre belle amitié ? Je revois l’extraordinaire soirée que nous avons passée ensemble à découper le dialogue de « L’empire des sens » d’Oshima (ou la « Corrida de la passion » selon le titre japonais). Récit des plus remarquables de l’aliénation amoureuse : quoi de plus raisonnable que la femme (ou l’homme) finisse par « couper les couilles » de son/sa partenaire, dans la représentation sociale du couple fusionnel ? Cette histoire nous a bouleversé par sa banalité. De même, je me sens interpellé par la vision de P. perçant le cœur de son amant parce qu’elle est emblématique d’une vérité quotidienne.

Rédigé par Bernard Bel

Publié dans #REVES

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