Quand la littérature soutient l'insoutenable

Publié le 4 Août 2007

[167] Des sévices infligés aux corps de femmes, je ne connais, personnellement, que les récits. Or ces récits me font le même effet qu’ils soient fictifs ou historiques : je me sens aussi agressée par le « fil rouge » du texte sadien que par le « catgut » de l’excision ; aussi écœurée par la fustigation de Justine que par celle de Rose Keller. À la limite, quand bien même les « figures rhétoriques » de la pornographie ne seraient jamais réalisées sur des corps de femmes vivantes, je les trouverais tout aussi pénibles et tout aussi sinistres. Les intellectuels ont beau insister, à la faveur du « plaisir du texte », sur la coupure radicale entre le réel et le discours, ils n’ont toujours pas expliqué pourquoi ce sont justement ces textes-là qui leur font plaisir.

[…]

[183] Baudrillard va jusqu’à dire que « nous sommes en effet dans une situation sexuelle originale de viol et de violence — violence faite au masculin […] par la jouissance féminine déchaînée » [De la séduction, 1979]. Plutôt que de pleurer avec lui sur le sort des hommes, on peut se demander si ce n’est pas le mythe de la « jouissance féminine déchaînée », de la « demande insatiable », de la « béance », qui fait « violence au masculin »… ou, plus banalement, qui fait débander les hommes. À plusieurs reprises dans De la séduction, Baudrillard insiste sur le contraire : « Laissons tomber l’impuissance sexuelle ! » nous implore-t-il ; et, plus loin : « Ce n’est pas une question d’impuissance (ce n’est jamais une question d’impuissance). »

Mais les prostituées savent bien, elles, que c’est justement de cela qu’il est question, et qu’elles existent non pas pour absorber les « excès » du désir masculin, mais bien plutôt pour stimuler un désir défaillant (ce n’est que dans la littérature que le pénis est toujours dur et toujours prêt à entrer en action). C’est que, « après tous ces siècles » (comme dirait Boutet), il y a des hommes qui ont fini par croire en leurs propres mythes, et notamment en celui d’une virilité violente et conquérante comme seul moyen de contrôler les femmes. Étant incapables d’imaginer le désir féminin autrement que comme celui de la mère-dévorante (incarnée, éventuellement, par la putain), ils ont de bonnes raisons de paniquer quand les « nouvelles femmes » revendiquent leur droit au plaisir.

C’est pourquoi ni la contraception, ni la libéralisation des mœurs, ni la présence des femmes au gouvernement ne sont susceptibles de faire disparaître la prostitution et la pornographie. Pour cela, la seule « révolution » efficace serait celle qui transformerait en profondeur les structures du pouvoir à l’intérieur et à l’extérieur de la famille.

Nancy Huston. Mosaïque de la pornographie. Paris : Payot & Rivages, 2004 (première édition 1982).

(Nancy Huston interviendra au colloque Féminisme et naissance organisé par la Société d’Histoire de la Naissance, les 22-23 septembre à Châteauroux.)

Rédigé par Bernard Bel

Publié dans #LECTURES

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