Nostalgie

Publié le par Bernard Bel

Dans « L’ignorance », Kundera écrit sur le temps et la vanité de la nostalgie. (Artaud en parlait aussi au sujet du « Théâtre de la cruauté ».) Cette désacralisation de la mémoire me paraît propice à la préservation de sa santé mentale.
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Disons que la vie humaine est longue de quatre-vingts ans. C’est à peu près pour cette durée que chacun imagine et organise sa vie. Ce que je viens de dire, tout le monde le sait mais on se rend rarement compte que le nombre d’années qui nous est imparti n’est pas une simple donnée quantitative, une caractéristique extérieure (comme la longueur du nez ou la couleur des yeux), mais qu’il fait partie de la définition même de l’homme. Celui qui pourrait vivre, dans toute sa force, deux fois plus longtemps, donc, disons, cent soixante ans, n’appartiendrait pas à la même espèce que nous. Rien ne serait plus pareil dans sa vie, ni l’amour, ni les ambitions, ni les sentiments, ni la nostalgie, rien. Si un émigré, après vingt ans vécus à l’étranger, revenait au pays natal avec encore cent ans de vie devant lui, il n’éprouverait guère l’émotion d’un Grand Retour, probablement que pour lui cela ne serait pas du tout un retour, seulement l’un des nombreux détours sur le long parcours de son existence.

Car la notion même de patrie, dans le sens noble et sentimental de ce mot, est liée à la relative brièveté de notre vie qui nous procure trop peu de temps pour que nous nous attachions à un autre pays, à d’autres pays, à d’autres langues.

Les rapports érotiques peuvent remplir toute la vie adulte. Mais si cette vie était beaucoup plus longue, la lassitude n’étoufferait-elle pas la capacité d’excitation longtemps avant que les forces physiques ne déclinent ? Car il y a une énorme différence entre le premier, le dixième, le centième, le millième ou le dix millième coït. Où se trouve la frontière derrière laquelle la répétition deviendra stéréotypée, sinon comique, voire impossible ? Et cette limite franchie, que deviendra la relation amoureuse entre un homme et une femme? Disparaîtra-t-elle ? Ou, au contraire, les amants tiendront-ils la phase sexuelle de leur vie pour la préhistoire barbare d’un vrai amour ? Répondre à ces questions est aussi facile qu’imaginer la psychologie des habitants d’une planète inconnue.

La notion d’amour (de grand amour, d’amour unique) est née elle aussi, probablement, des limites étroites du temps qui nous est donné. Si ce temps était sans limites, Josef serait-il à ce point attaché à sa femme défunte ? Nous qui devons mourir si tôt, nous n’en savons rien.

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La mémoire, elle non plus, n’est pas compréhensible sans une approche mathématique. La donnée fondamentale, c’est le rapport numérique entre le temps de la vie vécue et le temps de la vie stockée dans la mémoire. On n’a jamais essayé de calculer ce rapport et il n’existe d’ailleurs aucun moyen technique de le faire; pourtant, sans grand risque de me tromper, je peux supposer que la mémoire ne garde qu’un millionième, un milliardième, bref, une parcelle tout à fait infime de la vie vécue. Cela aussi fait partie de l’essence de l’homme. Si quelqu’un pouvait détenir dans sa mémoire tout ce qu’il a vécu, s’il pouvait à n’importe quel moment évoquer n’importe quel fragment de son passé, il n’aurait rien à voir avec les humains: ni ses amours, ni ses amitiés, ni ses colères, ni sa faculté de pardonner ou de se venger ne ressembleraient aux nôtres.

On n’en finira jamais de critiquer ceux qui déforment le passé, le réécrivent, le falsifient, qui amplifient l’importance d’un événement, en taisent un autre; ces critiques sont justes (elles ne peuvent pas ne pas l’être) mais elles n’ont pas grande importance si une critique plus élémentaire ne les précède : la critique de la mémoire humaine en tant que telle. Car que peut-elle vraiment, la pauvre ? Elle n’est capable de retenir du passé qu’une misérable petite parcellette sans que personne ne sache pourquoi justement celle ci et non pas une autre, ce choix, chez chacun de nous, se faisant mystérieusement, hors de notre volonté et de nos intérêts. On ne comprendra rien à la vie humaine si on persiste à escamoter la première de toutes les évidences : une réalité telle qu’elle était quand elle était n’est plus ; sa restitution est impossible.

Même les archives les plus abondantes n’y peuvent rien. Considérons le vieux journal de Josef comme une pièce d’archive conservant les notes du témoin authentique d’un passé; les notes parlent des événements que leur auteur n’a pas de raisons de nier mais que sa mémoire ne peut confirmer non plus. De tout ce que le journal raconte, un seul détail a allumé un souvenir net et, certainement, précis : il s’est vu sur un chemin de forêt racontant à une lycéenne le mensonge de son déménagement à Prague ; cette petite scène, plus exactement cette ombre de scène (car il ne se rappelle que le sens général de son propos et le fait d’avoir menti), est la seule parcelle de vie qui, ensommeillée, est restée stockée dans sa mémoire. Mais elle est isolée de ce qui l’a précédée et de ce qui l’a suivie : par quel propos, par quel acte la lycéenne l’a-t-elle incité à inventer ce bobard ? Et que s’est-il passé les jours suivants ? Combien de temps a-t-il persisté dans sa tromperie ? Et comment s’en est-il sorti ?

Voudrait-il raconter ce souvenir comme une petite anecdote qui ait un sens, il serait obligé de l’insérer dans une suite causale d’autres événements, d’autres actes et d’autres paroles; et puisqu’il les a oubliés, il ne lui resterait qu’à les inventer; non pas pour tricher, mais pour rendre le souvenir intelligible; ce que, d’ailleurs, il a fait spontanément pour lui-même quand il était encore penché sur les lignes du journal :
Le morveux était désespéré de ne trouver dans l’amour de sa lycéenne aucune marque d’extase ; quand il lui touchait la croupe, elle lui enlevait la main; pour la punir, il lui dit qu’il allait déménager à Prague ; chagrinée, elle se laissa peloter et déclara qu’elle comprenait les poètes qui jusqu’à la mort restaient fidèles; tout se passa donc pour son plus grand bonheur, sauf qu’après une semaine ou deux la fille déduisit du déménagement programmé de son ami qu’il lui fallait le remplacer à temps par un autre; elle se mit à le chercher, le morveux le devina et ne put dompter sa jalousie ; sous le prétexte d’un séjour à la montagne où elle devait se rendre sans lui, il lui fit une scène d’hystérie; il se ridiculisa ; elle le lâcha.
Quoiqu’il ait voulu être au plus proche de la vérité, Josef ne pouvait pas prétendre que son anecdote était identique à ce qu’il avait vraiment vécu ; il savait que ce n’était que du vraisemblable plaqué sur de l’oublié.

J’imagine l’émotion de deux êtres qui se revoient après des années. Jadis, ils se sont fréquentés et pensent donc être liés par la même expérience, par les mêmes souvenirs. Les mêmes souvenirs ? C’est là que le malentendu commence : ils n’ont pas les mêmes souvenirs ; tous deux gardent de leurs rencontres deux ou trois petites situations, mais chacun a les siennes; leurs souvenirs ne se ressemblent pas; ne se recoupent pas; et même quantitativement, ils ne sont pas comparables : l’un se souvient de l’autre plus que celui-ci ne se souvient de lui ; d’abord parce que la capacite de mémoire diffère d’un individu a l’autre (ce qui serait encore une explication acceptable pour chacun d’eux) mais aussi (et cela est plus pénible à admettre) parce qu’ils n’ont pas, l’un pour l’autre, la même importance. Quand Irena vit Josef à l’aéroport, elle se rappelait chaque détail de leur aventure passée; Josef ne se rappelait rien. Dès la première seconde, leur rencontre reposait sur une inégalité injuste et révoltante.

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Si deux êtres vivent dans le même appartement, se voient tous les jours et, en plus, s’aiment, leurs conversations quotidiennes accordent leurs deux mémoires : par consentement tacite et inconscient, ils lâchent dans l’oubli de vastes zones de leur vie et parlent et reparlent des quelques mêmes événements dont ils tissent le même récit qui, telle une brise dans des ramures, murmure au-dessus de leurs têtes et leur rappelle constamment qu’ils ont vécu ensemble.

[…]

Après la mort de sa femme, Josef constata que, sans conversations quotidiennes, le murmure de leur vie passée s’affaiblissait. Pour l’intensifier, il s’efforça de faire revivre l’image de sa femme, mais l’indigence du résultat l’affligea. Elle avait une dizaine de sourires différents. Il obligea son imagination à les redessiner. Il échoua. Elle avait le don des répliques drôles et rapides qui l’enchantaient. Il ne fut capable d’en évoquer aucune. Un jour, il se demanda : s’il additionnait ce peu de souvenirs qui lui restaient de leur vie commune, combien de temps cela ferait-il ? Une minute ? Deux minutes ?

Voilà encore une autre énigme de la mémoire, plus fondamentale que toutes les autres : les souvenirs ont-ils un volume temporel mesurable ? se déroulent-ils dans une durée ? Il veut se représenter leur première rencontre : il voit un escalier qui, du trottoir, descend dans la cave d’une brasserie; il voit des couples isolés dans une pénombre jaune ; et il la voit, sa future femme, assise en face de lui, un verre d’eau-de-vie à la main, le regard fixé sur lui, avec un sourire timide. Pendant de longues minutes il l’observe, qui tient le verre, qui sourit, il scrute ce visage, cette main, et pendant tout ce temps elle restera immobile, ne lèvera pas le verre vers sa bouche, ne modifiera rien à son sourire. Et là est l’horreur : le passé dont on se souvient est dépourvu de temps. Impossible de revivre un amour comme on relit un livre ou comme on revoit un film. Morte, la femme de Josef n’a aucune dimension, ni matérielle ni temporelle.

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