Effacer

Publié le 7 Janvier 2006

Ce soir, nous avons revu « Eternal sunshine of the spotless mind », un film d’une extraordinaire richesse… J’aurai besoin de le voir encore pour en saisir toutes les subtilités. Nous sommes restés dans le grand fauteuil rond pendant que le générique achevait de défiler, puis nos yeux se sont bercés un moment du défilement des images d’écran de veille : le ciel, les étoiles, une aurore boréale, et ma bien-aimée s’est assoupie au creux de mon épaule.

Brusquement elle se réveille et me lance :
— Des fois j’ai l’impression que c’est ce que tu as envie de faire avec moi…
— De faire quoi ?
— Je ne sais plus, je me suis endormie !
— Essaie de te souvenir… De faire quelque chose que tu as vu dans le film ?
— Oui, c’est ça : de m’effacer.
— Il n’y a aucun moment de ma vie que je souhaiterais effacer. Et toi ?
(Elle repense à des choses très sombres)
— Moi non plus. Je veux tout garder !
Nos yeux se sont croisés, j’ai caressé ses cheveux prodigieux, lisses et souples comme tout son être lumineux.

Ce film m’a remis en mémoire une conversation d’il y a une semaine. Notre amie Y. parlait d’un couple dont elle était proche. Ils arrivent à la cinquantaine. Un jour, le type annonce à sa femme qu’il veut divorcer parce qu’il ne l’aime plus. Il part « refaire sa vie » avec une artiste de trente ans à qui il se dépêche de faire des enfants, etc. Pendant ce temps, la femme abandonnée déprime, avec pour tout spectacle l’agonie d’un fils qui meurt d’un cancer à 34 ans. C’est une histoire triste à mourir, banale et conventionnelle, mais Y. a su nous parler de la détresse de ces deux là : lui est le genre d’homme qui « efface », un mythomane qui réinvente sans cesse le passé à son avantage. Elle vit dans le remords, les regrets, la nostalgie. Je ne les connais pas, mais je devine deux êtres qui s’égarent chacun de leur côté après s’être égarés ensemble. Effacer ne sert à rien, s’attarder non plus.
L’homme est malade parce qu’il est mal construit.
[...]
Lorsque vous lui aurez fait un corps sans organes
alors vous l’aurez délivré de tous ses automatismes
et rendu à sa véritable liberté.

Alors vous lui réapprendrez à danser à l’envers
comme dans le délire des bals musette
et cet envers sera son véritable endroit.

Antonin Artaud. Pour en finir avec le jugement de Dieu
Je côtoie des gens qui souffrent en regardant leur passé, au niveau où cette souffrance les empêche « d’aller de l’avant », comme on l’entendait dire aux clients du psychiatre dans le film. Et d’autres qui « effacent », comme cet homme mythomane.

Il y a en nous un mécanisme de survie qui permet, peut-être pas d’effacer, en tout cas de réinventer, des souvenirs douloureux. Mais ce mécanisme peut nous prendre au piège. Joel, dans le film, avait oublié qu’il avait passé les plus beaux moments de sa vie près de Clementine. Il en prend conscience à travers une réminiscence activée par une stimulation électrique de ses neurones. J’appelle « réminiscence » un revécu des sensations, là où le souvenir n’est qu’une reconstruction symbolique. Le piège consiste à « réécrire » tous nos souvenirs comme nous voudrions qu’ils aient été, en fonction de notre jugement du moment. C’est un piège car cela peut nous conduire, comme Joel, au déni de très belles expériences. Au moment où il s’en rend compte (« Non, ça je veux le garder ! ») il veut arrêter le traitement électrique, mais personne n’est là pour l’entendre.

Pour moi, ce mécanisme de réécriture est une forme d’aliénation. Joel est aliéné — le film nous le fait découvrir subtilement dans les premiers plans — parce qu’il ne connaît même pas la chanson « Clementine » de Bradfort. Clementine croit qu’il se moque d’elle puisqu’aucun homme ayant grandi en Amérique ne peut ignorer la plus célèbre chanson populaire… Mais, quand on voit le film pour la deuxième fois, on se rend compte que cette anomalie est due au fait que la chanson fait partie de souvenirs effacés par la machine infernale. Ce n’est qu’un petit détail — on peut vivre sans connaître cette chanson — mais ce que j’en retiens, c’est que la manipulation du passé nous conduit, au mieux, à des incohérences qui nous plongent dans un mal de vivre avec soi et avec les autres. Joel et Clementine sont en plein désarroi, à la fin du film, quand ils découvrent leurs propres aliénations.

Je ne suis pas certain que la psychanalyse ou les méthodes « régressives » puissent réparer les dégâts. Il faudrait au préalable, comme le film le suggère, dresser une carte précise de toutes les connexions cognitives, ce qui me paraît bien plus compliqué qu’une carte météorologique détaillée…

Pour moi, l’écriture est une méthode préventive, si l’on prend soin de noter ses propres sensations sans se perdre dans les méandres de l’interprétation. En inscrivant notre subjectivité dans des mots, nous mettons les faits et les sensations premières à l’abri de toute réinterprétation future.

Rédigé par Bernard Bel

Publié dans #PRISES DE TETE

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article