Partager l'article ! Time, Physics, and History - Le Temps, la Physique et l’Histoire: Petite URL de cette page : http://tinyurl.com/yeygejb ...
| Accueil | Table des matières | ...o+.....-...x.............. Bernard Bel |
C.K. Raju
La deuxième loi de Newton énonce l’égalité entre la force et la masse multipliée par l’accélération. En laissant de côté les questions des repères d’inertie, on dit qu’un corps accélère quand il
couvre des distances inégales dans des intervalles de temps égaux. Mais que veut dire « intervalles de temps égaux » ? Newton n’avait pas vraiment de réponse. Il a déclaré
que « le temps absolu, réel et mathématique s’écoule… indépendamment de toute chose extérieure ».
Autrement dit, Newton considérait le temps comme une entité métaphysique. Pourquoi ? Newton adhérait à la croyance religieuse que Dieu fait fonctionner le monde au moyen de lois immuables
dont il pensait avoir eu la révélation (de fait, elles sont encore appelées « les lois de Newton »). De plus, il pensait que Dieu avait écrit les « lois de la Nature » dans le
langage des mathématiques, qui donc devrait être parfait. (Telle était la position théologique domainante sur les mathématiques, que l’on considérait reliées à l’âme, en Occident, depuis Platon.)
La deuxième « loi » du mouvement de Newton s’appuyait sur le calcul et les séries infinies importés de l’Inde qui avaient été développés dans un milieu culturel et philosophique très
différent : pour faire des calculs très précis, bien qu’encore « approchés », des mouvements des planètes. Bien que le calcul indien connaisse de solides usages pratiques (par
exemple pour faire de la trigonométrie à une époque où les techniques de navigation européennes en auraient grandement eu besoin), la compréhension indienne des mathématiques selon le terme
[sanscrit] « ganita » était inconciliable avec les croyances religieuses dominantes en Europe sur la perfection (et l’universalité) des mathématiques.
Par exemple, en Inde, on apprenait aux enfants à mesurer la longueur d’une ligne courbe en utilisant une ficelle. Mais la culture occidentale faisait une fixation sur les lignes droites (comme
dans la première « loi » de Newton) et sur les règles graduées rigides. Ainsi, Descartes écrivait dans sa Géométrie que mesurer la longueur d’une courbe par rapport à une droite (comme
par exemple le périmètre d’un cercle par rapport à son rayon) était « au-delà des capacités de l’entendement humain ». (Bien sûr, d’autres, comme Fermat et Pascal, ont emprunté avec
enthousiasme les nouvelles techniques de calcul importées pour mesurer la longueur de lignes courbes et les aires qu’elles délimitaient.) Mais la puissance de l’opinion de Descartes démontre
qu’il y avait un problème culturel sérieux dans l’acceptation du calcul indien en Europe, de même qu’il y avait eu un problème plus tôt pour accepter les algorithmes arithmétiques indiens (le
système positionnel de notation) et le zéro, en remplacement des abaques, bouliers et tailles utilisés pour l’essentiel en Europe à cette époque.
Newton cherchait aussi à rendre le calcul « parfait », et il pensait pouvoir le faire en rendant le temps métaphysique. Cette croyance est encore bien ancrée, que la dérivée par rapport
au temps dans la deuxième loi de Newton ne peut être comprise avec « rigueur » que si le temps ses physiciens correspond d’une certaine manière à l’ensemble des nombres réels (faisant
office de cadre conceptuel des limites que certains pensaient encore être indispensables au calcul).
Toutefois, comme le souligna Poincarré dans sa brillante analyse de la physique de Newton à l’orée du 20e siècle (1898-1905), le défaut principal de cette physique était de s’appuyer sur une
notion métaphysique du temps et de ne spécifier aucune horloge face à laquelle les « lois du mouvement » de Newton auraient pu être réfutables ou falsifiables. Poincarré suggéra que le
remède consisterait à construire une horloge (ou des intervalles de temps égaux) de la manière la plus « convenable » en postulant que la vitesse de la lumière était constante :
c’est ce qui impliquait directement la théorie de la relativité restreinte. Cette théorie a par la suite été attribuée à Einstein. Ce qui passe sous silence le fait que, dans son article de 1905,
Einstein utilise exactement les termes de « relativité » et celui plus particulier de « masse longitudinale » apparus pour la première fois dans des articles antérieurs de
Lorentz et Poincarré qu’il disait n’avoir pas lus. Einstein avait aussi fait une erreur au sujet d’une conséquence importante de la théorie de la relativité restreinte, que Poincarré avait
comprise clairement : le fait que, d’après la relativité, on a besoin de connaître le passé, car la seule connaissance du présent ne suffit pas à déterminer le futur, comme dans la physique
de Newton.
Pour dire les choses d’une autre manière, le terme « éther » a deux significations : (a) il constitue un cadre de référence absolu, et (b) il sert de base à une doctrine de
« l’action par contact » comme dans la philosophie indienne Nyaya ou sa contrepartie cartésienne. Poincarré rejetait l’éther dans les deux sens, mais Einstein seulement dans le sens
(a).
De la mauvaise histoire a produit de la mauvaise physique, une fois de plus : la dépendance de l’histoire dans la théorie de la relativité est restée inaperçue pendant la majorité
du siècle précédent parce que l’origine de cette théorie avait été incorrectement attribuée à Einstein. Ce point (que la physique relativiste doit être au moins dépendante de l’histoire) n’a été
reconnu que récemment par la communauté scientifique, et son histoire plus récente est également amusante.
En termes mathématiques, corriger l’erreur de Newton sur le temps revient à dire que, selon la relativité, la physique devrait utiliser des équations différentielles fonctionnelles et non les
équations différentielles classiques de la physique de Newton. Contrairement à la situation à l’époque de Poincarré, on peut aujourd’hui résoudre ces équations, et cela dans un cadre physique
réaliste, comme je l’ai montré, de sorte qu’il s’agit d’une suggestion pratique.
En fait, il est nécessaire d’aller au delà, conceptuellement, de ce qu’a fait Poincarré. Il y a un autre aspect métaphysique du temps dans la physique actuelle qui devrait être éliminé. Il s’agit
de la doctrine de la causalité, sous-jacente à l’idée d’un cosmos mécanique. La « causalité » est une doctrine métaphysique : en effet, il n’y a jamais eu de tentative sérieuse de
construire une physique sans la causalité et d’en vérifier les conséquences réfutables. En termes mathématiques, abandonner la causalité revient à dire que la physique devrait utiliser des
équations différentielles fonctionnelles d’un type mélangé, comme je l’ai proposé il y a longtemps. Cela conduit à une physique dependante de l’histoire mais non-mécaniste, dans laquelle
le futur est seulement décidé approximativement, en principe, y compris à partir d’une connaissance exacte du passé et du présent, comme on peut l’observer
couramment dans le cas des organismes vivants.
A propos de l’auteur
C.K. Raju est un chercheur scientifique lauréat de plusieurs prix, auteur de plusieurs ouvrages. Dans Time: Towards a Consistent Theory (Kluwer Academic, Dordrecht, 1994) il a proposé
les équations différentielles fonctionnelles comme nouvelle base d’une physique qui pourrait expliquer la mécanique quantique. Dans The Eleven Pictures of Time (Sage, 2003) il a expliqué
comment la religion s’est insinuée dans la science à travers les croyances sur le temps, et ce qui devrait être fait pour dé-théologiser la science. Dans Cultural Foundations of
Mathematics (Pearson Longman, 2007) il a rejeté la philosophie occidentale des mathématiques pour sa collusion avec la théologie, et proposé une nouvelle philosophie séculaire des
mathématiques, basée sur le zéroisme, tout en accumulant des preuves de la transmission du calcul d’Inde en Europe au 16e siècle de notre ère. Dans Is Science Western in Origin?
(Multiversity and Citizens International, Penang, 2009) il souligne que le principal fil conducteur de l’histoire occidentale des sciences a été fabriqué par des historiens chauvins pendant le
fanatisme religieux des croisades et de l’inquisition, s’appuyant sur des affirmations péremptoires de transmission et de non-transmission, et un double standard de preuves — fil conducteur qui a
par la suite été promu par les historiens racistes et coloniaux. Il a publié d’autres ouvrages et les articles qu’il a collectés couvrent 10 volumes. Il s’intéresse à de nombreux sujets. Après un
diplome honorifique en physique, un master en mathématiques et un doctorat de l’Indian Statistical Institute, il a enseigné les mathématiques et les statistiques pendant plusieurs années à
l’Université de Pune. Par la suite il a rejoint le Centre for Development of Advanced Computing (C-DAC) pour jouer un rôle essentiel dans la construction du premier super-calculateur indien
Param. Il a enseigné l’informatique, donné des cours de programmation à la télévision, et créé des logiciels à usage pédagogique et industriel. Il a aussi fait partie du comité éditorial du
Journal of Indian Council of Philosophical Research, il a été boursier de l’Indian Institute of Advanced Study, boursier affilié au Nehru Memorial Museum and Library, et il est éditeur
invité du projet d’histoire de la science, philosophie et culture indienne au Centre for Studies in Civilizations, New Delhi. Actuellement il fait partie du conseil de direction de l’Indian
Social Science Academy et du People’s Council of Education.
Derniers Commentaires