Procréation

Publié le par Bernard Bel

Un savant fou veut vérifier l’hypothèse que les hommes possèdent un utérus (incomplètement formé) qui leur permettrait de nourrir un embryon pendant les premières semaines. Quinze volontaires ont été sélectionnés et fertilisés pour mener cette expérience. C’est ce que dit le journal paroissial qui traîne sur la table de notre ami Jean-Claude. Sur la photo, ils ont l’air identiques, vêtus de jeans et de chemises à carreaux aux couleurs de feuillages d’automne.

L’homme qui est près de moi doit bientôt rencontrer la femme qui achèvera la gestion de l’enfant qu’il porte. Cette femme n’est autre que Nancy Huston, la romancière. Je suis ému de faire sa connaissance. Le procédé de transfert du fœtus est mystérieux, relevant de la fusion nucléaire, toujours selon le journal paroissial. L’homme est en réalité le conjoint de Nancy, bien que ce ne soit pas prévu par le protocole. Ils ont resquillé.

Jean-Claude m’explique que les hommes de cette histoire sont identiques parce qu’ils ont été taillés dans le même tronc d’arbre, comme les solives du plancher qu’il a construit dans sa vieille maison.
Le dessin de l’acéphale exécuté par André Masson représente, cela n’a rien de surprenant, un homme sans tête. […] Plus surprenant, peut-être, est le fait que l’homme en question soit un arbre. (“Sa tête à lui tomba comme une feuille”, disait Ted Hugues…) Il a des branches à la place des mains et des racines à la place des pieds ; son ventre béant laisse entrevoir un paysage escarpé.

Nancy Huston, Journal de la création. Seuil, 1990.

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